________________L empire du Milieu de rien_______________________

...............................Les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches........................ (Pierre Desproges)

29 décembre 2009

RETOUR SUR LE MUR DE BERLIN

SUR LE SITE DE Michel Collon

  Le mur de Berlin: 
Un autre mythe de la guerre froide
William Blum   

En 1961, les communistes de Berlin-Est avaient construit un mur afin d’empêcher leurs concitoyens opprimés de s’évader vers Berlin-Ouest et la liberté. Pourquoi ? Parce que les rouges n’aiment pas que les gens soient libres, ni qu’ils sachent la « vérité ». Quelle autre raison y aurait-il eu ?



D’ici quelques semaines, on peut s’attendre à ce que bien des médias occidentaux fassent tourner leurs moulins à propagande pour commémorer le 20e anniversaire de la démolition du mur de Berlin (9 novembre 1989). Ils vont nous ressortir toutes les resucées de la guerre froide sur le monde libre opposé à la tyrannie communiste et nous narreront une fois de plus l’histoire simpliste de la façon dont le mur a vu le jour. 

Tout d’abord, avant le mur, des milliers d’Allemands de l’Est avaient fait quotidiennement la navette vers l’Ouest pour travailler et, le soir, ils retournaient à l’Est. Par conséquent, on ne les retenait aucunement à l’Est contre leur gré. Le mur fut construit avant tout pour deux raisons :

1. L’Occident diabolisait l’Est par le biais d’une vigoureuse campagne de recrutement d’hommes de métier et de travailleurs hautement qualifiés de l’Allemagne de l’Est, lesquels avaient été formés aux frais du gouvernement communiste. Cela se traduisit finalement à l’Est par une grave crise de main-d’œuvre et de production. En guise d’indication, le New York  Times écrivait en 1963 : « À cause du mur, Berlin-Ouest a souffert économiquement de la perte d’environ 60.000 travailleurs qualifiés qui, chaque jour, quittaient leur domicile de Berlin-Est pour se rendre au travail à Berlin-Ouest. »[1]     

2. Dans les années 1950, les hommes de la guerre froide en Allemagne de l’Ouest lancèrent une violente campagne de sabotage et de subversion contre l’Allemagne de l’Est en vue d’enrayer au maximum l’appareil économique et administratif de ce pays. La CIA et d’autres services de renseignement et de l’armée recrutèrent, équipèrent, entraînèrent et financèrent des groupes d’activistes et des individus de nationalité allemande, de l’Ouest comme de l’Est, pour qu’ils mènent des actions en tous genres, allant du terrorisme à la délinquance juvénile, en bref, tout ce qui pouvait rendre la vie pénible aux citoyens est-allemands et miner leur soutien au gouvernement ou donner la plus mauvaise image qui soit aux communistes.   

Ce fut une remarquable entreprise. Les États-Unis et leurs agents recouraient aux explosifs, provoquaient des incendies, des courts-circuits et usaient d’autres méthodes encore pour endommager centrales électriques, chantiers navals, canaux, docks, bâtiments publics, gazomètres, transports en commun, ponts, etc. Ils faisaient dérailler des trains de marchandises, blessant gravement des travailleurs ; un jour, ils incendièrent douze wagons d’un autre train de marchandises. Ils détruisaient des stations d’air liquide ou autres ; se servaient d’acides pour endommager les machines vitales de certaines usines, jetaient du sable dans la turbine d’une autre, la forçant à l’arrêt. Ils mirent le feu à une tuilerie. Ils encourageaient le ralentissement des cadences dans des ateliers. Ils tuèrent par le poison 7.000 vaches d’une laiterie coopérative. Ils ajoutaient du savon au lait en poudre destiné aux écoles est-allemandes. Quand on les arrêta, ils étaient en possession d’une quantité importante de cantharidine, à l’aide de laquelle ils avaient l’intention d’empoisonner des cigarettes destinées à tuer des Allemands de premier plan. Ou encore ils déclenchaient des bombes puantes pour semer la pagaille dans des meetings politiques. Un jour, ils tentèrent de perturber le Festival mondial de la jeunesse à Berlin-Est en envoyant de fausses invitations, de fausses promesses de gratuité du gîte et du couvert, de faux avis d’annulation, etc. Ils agressèrent même des participants au festival à l’explosif, à la bombe incendiaire ou en recourant à des dispositifs pour crever les pneus de voitures. Ils fabriquaient et distribuaient de fausses cartes de ravitaillement en vue de créer la confusion, de provoquer des pénuries et ainsi le mécontentement de la population. Ils envoyaient de faux avis de taxation et autres directives et documents de l’État pour stimuler la désorganisation et la foire d’empoigne dans l’industrie et les syndicats… Et la liste est loin d’être terminée. [2] 

Tout au long des années 1950, les Allemands de l’Est et l’Union soviétique introduisirent un nombre incalculable de plaintes auprès des anciens alliés occidentaux de l’URSS ainsi qu’auprès des Nations unies à propos d’actes spécifiques de sabotage et d’activités d’espionnage ; ils réclamèrent également la fermeture des bureaux en Allemagne de l’Ouest qu’ils tenaient pour responsables, en fournissant même des noms et des adresses. Toutes ces plaintes furent lettres mortes. Inévitablement, les Allemands de l’Est se mirent à resserrer de plus en plus les entrées dans le pays à partir de l’Ouest. 

N’oublions pas que l’Europe de l’Est est devenue communiste parce que, avec l’approbation de l’Occident, Hitler l’utilisa comme une autoroute pour atteindre l’Union soviétique et balayer à jamais le bolchevisme. Après la guerre, les Soviétiques furent bien décidés à fermer cette autoroute.

En 1999, la revue américaine USA Today écrivait : « Quand le mur de Berlin s’est écroulé, les Allemands de l’Est ont imaginé une vie de liberté où les biens de consommation étaient abondants et où les épreuves allaient disparaître. Dix ans plus tard, chose remarquable, 51 % d’entre eux disent qu’ils étaient plus heureux sous le communisme. » [3]

C’est à peu près au même moment qu’un nouveau proverbe russe vit le jour : « Tout ce que les communistes ont dit du communisme était mensonger, mais tout ce qu’ils ont dit du capitalisme s’est avéré exact. »

Traduit par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action 

Source: Killing Hope 

Notes

1- New York Times, June 27, 1963, p.12 
2- See Killing Hope, p.400, note 8, for a list of sources for the details of the sabotage and subversion 
3- USA Today, October 11, 1999, p.1 ↩1-
 


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08 décembre 2009

Auguste Vaillant : Accoyer,on a fait pire !

Pensons à notre bernard Accoyer nationale qui fût choqué et accusa de terrorisme les militants de Greenpeace :

 



La dynamite à la Chambre des députés

Le 9 décembre 1893Auguste VAILLANT lance une bombe dans la Chambre des députés, depuis la tribune. De faible puissance, elle ne blessera que légèrement un député. Action hautement symbolique ; Vaillant déclare que son objectif n'était pas de tuer, mais de blesser un grand nombre de députés. La réaction de ces derniers ne se fait pas attendre. Dès le 12 décembre, ils votent la première des lois dites "scélérates". Elle vise particulièrement la presse anarchiste,la réduisant au silence. Auguste Vaillant, quant à lui, sera condamné à mort, et guillotiné le 5 février 1894. Il avait 33 ans.

 

retrouvez l'éphéméride anar sur : http://epheman.perso.neuf.fr/

 

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05 décembre 2009

Ambroise Croizat : Sécurité Sociale

 

Ambroise Croizat le bâtisseur de la Sécurité sociale (l’Humanité)

REPRISE d’ARTICLE

Ouvrier métallurgiste à treize ans, député communiste du Front populaire, il participe à l’élaboration, dans la clandestinité, du programme du Conseil national de la résistance qui débouche, à la libération, alors qu’il est ministre du Travail, sur la création de la Sécurité sociale. La ville de Paris lui rend hommage, mardi, en inaugurant une place à son nom.

« Jamais nous ne tolérerons qu’un seul des avantages de la sécurité sociale soit mis en péril. Nous défendrons à en perdre la vie et avec la plus grande énergie cette loi humaine et de progrès. » Cette phrase, prononcée par Ambroise Croizat lors de son dernier discours à l’Assemblée nationale, le 24 octobre 1950, sera mardi le fil rouge de l’inauguration de la place qui est lui est enfin dévolue au cœur de Paris [1] Un slogan brûlant d’actualité à l’heure du détricotage des acquis et qui sonne comme un hommage à un parcours qui a fait du « bâtisseur de la Sécurité sociale », l’un de ceux qui ont forgé la dignité de notre identité sociale. Il faut rappeler ce chemin entamé un 28 janvier 1901, dans l’éclat des fours de Savoie ou son père, Antoine, est manœuvre. En cette aurore du siècle, dans la cité ouvrière de Notre-Dame-de-Briançon, on vit la misère qui court les pages de Germinal. Pas de Sécurité sociale, pas de retraite. L’espoir, c’est le père d’Ambroise qui l’incarne. Fondateur du syndicat CGT, il lance la première grève pour une protection sociale de dignité. Il l’obtient mais de vieilles revanches l’invitent à s’embaucher ailleurs. 1907. Ugine, autre grève, errance obligée vers Lyon. C’est là qu’Ambroise prend le relais du père. Á treize ans, il est ajusteur. Derrière l’établi, les mots du père fécondent : « Ne plie pas, petit. Le siècle s’ouvre… » Ambroise adhère à la CGT. Á dix-sept ans, il anime les grèves de la métallurgie. Reste à faire le pas. Celui de Tours, ou il entre au PCF. « On le voyait partout, dit un témoin, devant les usines, au cœur d’une assemblée paysanne. Proche du peuple d’ou il venait. »

Antimilitarisme, anticolonialisme tissent les chemins du jeune communiste. 1927. Il est secrétaire de la fédération des métaux CGTU. « Militant ambulant », un baluchon de Vie ouvrière à vendre pour tout salaire. Commence un périple ou il anime les révoltes de Marseille et du Nord, tandis que sur le terreau de la crise germe le fascisme. « S’unir, disait-il, pas unis, pas d’acquis ! » Ces mots, il les laisse au cœur des luttes ou se dessinent les espérances du Front populaire. En 1936, Ambroise est élu député du PCF dans le 14e arrondissement. Il impose la loi sur les conventions collectives. Présent à Matignon, il donne aux accords du même nom, la couleur des congés payés et de la semaine de quarante heures. Vient l’année noire, 1939. Arrêté le 7 octobre avec trente-cinq autres députés communistes, il est incarcéré à la Santé. Fers aux pieds, il traverse quatorze prisons avant de subir les horreurs du bagne d’Alger. Libéré en février 1943, il est nommé par la CGT clandestine à la commission consultative du gouvernement provisoire autour du général de Gaulle. Là, mûrissent les rêves du La pl&ace Ambrouse Croizat se situe dans le 14è arrondissement de Paris, Conseil national de la résistance (CNR). La Sécurité sociale, bien sûr, dont le postulat colore le programme de mars 1944 : « Nous, combattants de l’ombre, exigeons la mise en place d’un plan complet de sécurité sociale vivant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas ou ils sont incapables de se le procurer par le travail avec gestion par les intéressés et l’État. » Á la tête d’une commission de résistants, Ambroise trace dès l’été 1943 les moutures de ce qui va devenir l’un des systèmes sociaux les plus enviés au monde. « Dans une France libérée, nous libérerons le peuple des angoisses du lendemain ! » écrit-il le 14 janvier 1944. C’est cette réflexion collective, mûrie par François Billoux, ministre de la Santé, qui aboutit à l’ordonnance d’octobre 1945. Le texte écrit, reste à bâtir. Le chantier débute en novembre 1945, quand il est nommé au ministère du Travail. Centre trente-huit caisses sont édifiées en deux ans sous sa maîtrise d’œuvre par un peuple anonyme après le travail ou sur le temps des congés. P. Laroque, technicien chargé de la mise en place du régime, déclarait en 1947 : « En dix mois et malgré les oppositions, a été construite cette structure solidaire alors que les Anglais n’ont pu mettre en application le plan Beveridge, qui date de 1942, qu’en 1948. Il faut dire l’appui irremplaçable d’Ambroise Croizat. Son entière confiance manifestée aux hommes de terrain est à l’origine d’un succès aussi remarquable. » Rappelons combien le rapport de forces de l’époque permit la naissance de l’institution : un PCF à 29 % ; 5 millions d’adhérents à la CGT, qui a joué un rôle fondateur ; une classe ouvrière grandie par l’héroïsme de sa résistance. Là ne s’arrête pas l’héritage. Ambroise laisse à l’agenda du siècle ses plus belles conquêtes : la généralisation des retraites, des prestations familiales uniques au monde, les comités d’entreprise, la médecine du travail, les statuts des mineurs et des électriciens et gaziers (cosignés avec M. Paul), la prévention dans l’entreprise, la reconnaissance des maladies professionnelles… « Jamais nous ne tolérerons que soit rogné un seul des avantages de la Sécurité sociale… » Un cri répété demain, place Ambroise Croizat, pour que la Sécurité sociale ne soit pas une coquille vide livrée au privé mais demeure ce qu’Ambroise a toujours voulu qu’elle soit : un vrai lieu de solidarité, un rempart contre le rejet et l’exclusion. Ambroise meurt en février 1951. Ils étaient un million à l’accompagner au Père-Lachaise. Le peuple de France, « celui à qui il avait donné le goût de la dignité », écrivait Jean-Pierre Chabrol.

Michel Etiévent (*)

(*) Auteur d’Ambroise Croizat ou l’invention sociale et de Marcel Paul, Ambroise Croizat, chemins croisés d’innovation sociale. Livres disponibles auprès de l’auteur, 520 avenue des Thermes, 73600 Salins-les-Thermes (25 euros l’un + 5 euros de port l’unité).

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23 novembre 2009

PLANISME : politique de collaboration.

 

sur voltairenet

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« Faiblesse des démocraties »
Le planisme, une idéologie fasciste française 
par Denis Boneau* 

Le « planisme », une doctrine issue du socialisme révisionniste allemand, a constitué en France, durant les années 30, le discours de prédilection des « non-conformistes », notamment des néo-socialistes conduits par Marcel Déat et des polytechniciens du groupe X-Crise. Sous Vichy, les « planistes » s’engageront massivement dans la collaboration.

LA SUITE en pdf   : PLANISME à télécharger.

P.S : comment ne pas rapprocher la démarche des non-conformistes des années 30 et l'attitude de certains ministres.A plus ou moins grande échelle,toutes proportions et vérités historiques gardées,on retrouve sous diverses formes l'élan qu'un Besson voudrait nous faire partager pour cette nouvelle voie Sarkozienne pour la France./

 

Z€LaSt

 

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22 novembre 2009

HISTOIRE D'ANARS : KROPOTKINE

jumbotron

 

Aristocrate russe, le prince Pierre Kropotkine (1842-1921) est né à Moscou dans la vaste demeure familiale. Pendant les mois d'été, toute la maisonnée séjournait dans son domaine, immense propriété, entretenu et mis en valeur par une myriade de serfs.

Pierre est éduqué dans un premier temps par plusieurs précepteurs avant d'être envoyé à l'école des Pages de Saint-Pétersbourg où il poursuit son instruction. Dès ce moment, l'adolescent s'intéresse à la population de l'immense cité et en particulier au sort des pauvres et des réprouvés qui l'étonnent par leur sagesse et leur bon sens. Il souligne dans ses cahiers d'étudiant combien les épreuves renforcent la solidarité et l'entraide.

Mais les études accaparent le jeune homme. Il se distingue en particulier dans les sciences physiques et mathématiques avec une prédilection pour la géographie. C'est pourquoi, ses études terminées et devenu officier, Pierre Kropotkine choisit de servir en Sibérie dans un régiment de Cosaques. Pendant cinq années, il va parcourir d'immenses territoires, réalisant de nombreux relevés topographiques et accumulant des notes sur les caractéristiques géologiques et physiques de la steppe sibérienne. Pendant ces années passées à la dure, en chevauchées harassantes mais vivifiantes dans la compagnie constante des rudes cavaliers cosaques, il est conquis par leur mentalité simple mais pleine de sens pratique. Déjà, il voit dans la multitude du peuple russe, dans sa diversité, dans son labeur, la grande vague qui, dans un immense mouvement lent mais obstiné, vient battre le pied de la forteresse féodale.


IL  Y  ENTRE  EN  CURIEUX, 
IL  EN  RESSORT  ANARCHISTE
A vingt-deux ans, Kropotkine éprouve le besoin de compléter ses études. Il démissionne de l'armée pour s'inscrire à l'université de Saint-Petersbourg. Il y brille en mathématiques et se spécialise en géographie. Des distinctions lui sont octroyées et il occupe des postes importants à la Société géographique de Russie. A diverses reprises, il représente son pays lors de réunions et de congrès internationaux. C'est ainsi qu'au cours d'un voyage d'études en Suisse, en 1872, il s'intéresse à l'A.I.T. et est invité par les fameux horlogers de la Fédération jurassienne, organisme anarchiste dissident. Kropotkine s'enthousiasme pour leur cause et il assiste au Congrès international anarchiste de Saint-Imier organisé par Bakounine et les horlogers à la suite de leur exclusion de l'A.I.T. Il y entre en curieux, il en sort anarchiste.

De retour à Saint-Petersbourg, il se mêle au peuple et entreprend une intense propagande, secourant les pauvres et les réprouvés, instruisant les travailleurs, distribuant livres et brochures, se multipliant pour propager la doctrine anarchiste et préparer la révolution. Repéré et recherché par la police comme agitateur et terroriste, il réussit à échapper à tous les traquenards, ne logeant jamais deux nuits consécutives sous le même toit et effaçant toutes traces de son passage. Après deux ans de cette existence clandestine faite de dévouement et d'intense propagande, il est finalement arrêté et incarcéré dans les cachots de la sinistre forteresse Pierre et Paul. Soumis à un régime de plus en plus pénible, subissant des traitements dégradants et des privations destinées à le briser, sa santé s'altère mais il résiste et finalement, avec la complicité d'amis dévoués, il réussit à tromper la vigilance de ses gardiens et à franchir les murs de sa prison. Muni de faux papiers, il s'embarque pour l'Angleterre, échappant ainsi au destin réservé à ceux qui s'élèvent contre l'absolutisme du pouvoir tsariste.

De Grande-Bretagne, il gagne la Suisse qu'il connaît bien. Avec James Guillaume, l'un des piliers de la Fédération jurassienne, et en compagnie des militants horlogers, il reprend une activité de propagande, écrivant des articles dans des journaux, distribuant des tracs dans les rues, tenant des réunions dans des bistrots, soutenant et visitant les sections et les cercles anarchistes.

Représentant la Fédération jurassienne, Kropotkine participe à des congrès socialistes et voyage de Bruxelles à Londres puis Paris où sa réputation l'a précédé et où il rencontre et s'entretient avec les personnalités en vue de l'époque. Il est écouté, reconnu comme théoricien de l'anarchie et devient un porte-parole informel du mouvement. Mais la Fédération suisse est accusée d'être le repaire des révolutionnaires qui organisent et exécutent des attentats partout en Europe. Comme ailleurs, les anarchistes suisses sont arrêtés et persécutés. Pour les défendre, Kropotkine se multiplie et fonde des journaux dont "Temps nouveaux". Le succès de cette presse témoigne de la place occupée par les anarchistes dans la Société de cette fin du XIXe siècle.

Peu après, il est expulsé de Suisse et déclaré indésirable en Angleterre. Partout, les portes se ferment devant les anarchistes. Kropotkine se fixe alors en France où il doit s'entourer de précautions pour faire échec à la police politique russe qui, à la suite de l'assassinat du tsar Alexandre II, avait entrepris l'élimination des opposants à l'étranger après avoir réussi à démanteler la plupart des réseaux anarchistes en Russie.


PARTOUT,  LES  PORTES  SE  FERMENT 
DEVANT  LES  ANARCHISTES.
En 1882, Kropotkine participe à la grève insurrectionnelle de Lyon où l'industrie de la soie en déclin licencie massivement. Les travailleurs dans la misère s'étaient révoltés et le mouvement dégénérait en affrontements sanglants. Kropotkine, accusé d'être le chef des poseurs de bombes, est arrêté, jugé promptement, condamné lourdement et enfermé dans la prison de Clervaux. Le monde scientifique s'émeut et de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Victor Hugo, interviennent en sa faveur. Sa détention s'en trouve allégée et, après quatre années d'incarcération, il est amnistié et expulsé vers l'Angleterre qui a accepté de l'accueillir.

La presse britannique sollicite sa collaboration et il écrit de nombreux articles pour le "Times" et d'autres journaux. Il entreprend des tournées de conférences en Angleterre et aux Etats-Unis. Il publie des souvenirs et rédige des ouvrages de doctrine. Lors de la guerre 1914-1918, au contraire de nombreux anarchistes qui le lui reprocheront, il signe le "Manifeste des seize" où il prend position contre l'Allemagne féodale et pour la France, patrie de la Révolution et de la liberté.

Rentré en Russie après Octobre et la prise de pouvoir des bolcheviques, il refuse de se rallier au régime et meurt à Moscou en 1921.



Les conceptions anarchistes de Kropotkine sont celles d'un communiste, mais d'un communiste libertaire d'avant la dérive marxiste, qui voit l'Histoire avancer et transformer la Société en l'humanisant par la solidarité et la liberté.

Pour la plupart des économistes, le travail est la seule valeur. Le travail confère à un bien ou à un service une qualité : il le rend propre à satisfaire un besoin. Un besoin est sans valeur lorsqu'il peut être satisfait sans travail. Une mûre cueillie par un promeneur sur le bord d'un chemin de campagne et consommée sur place en est un exemple. La plupart des besoins ne peuvent cependant être satisfaits sans travail et c'est ce travail, et non pas le bien lui-même, qui a une valeur. Le bien ne devient propre à satisfaire un besoin et n'acquière une valeur que par la quantité et la qualité du travail qui a permis de le fabriquer, qui s'y trouve intégré et qui lui donne son utilité.


IL  VEUT  SUPPRIMER  LE  PROFIT
POUR  LE  REMPLACER  PAR  LA  SOCIETE  DE  CONSOMMATION.
Kropotkine raisonne autrement. Il veut supprimer la Société de profit pour la remplacer par une Société de consommation. Il considère qu'un bien ou un service n'a de valeur que s'il est consommé, que s'il trouve preneur, que dans la mesure où il satisfait effectivement un besoin. En effet, si un bien contient beaucoup de travail, il a ou devrait avoir une grande valeur. Mais si ce bien ne trouve pas preneur, si personne ne lui découvre une utilité, alors il est sans aucune valeur. C'est donc la consommation qui confère sa valeur à un bien. Et Kropotkine propose de placer la consommation en tête de l'organisation de la Société et de reléguer la production à sa vraie place, importante mais non primordiale, de la subordonner à la consommation. Les biens seraient fabriqués et les consommateurs se serviraient sur le tas pour satisfaire leurs besoins. La production s'adapterait d'elle-même à la consommation. La demande d'un bien provoquerait sa fabrication et la disparition de la demande arrêterait sa production. Ce système implique l'abolition du salariat et de la rémunération car on aperçoit immédiatement la difficulté qui résulterait de la fabrication de biens dont la demande existerait mais que le consommateur ne pourrait acquérir par manque de moyens financiers. Le bonheur ne réside pas seulement dans le désir, il s'accomplit surtout dans son assouvissement. Proposer des biens au peuple sans qu'il puisse les posséder n'est pas offrir une rose mais seulement ses épines. La suppression de l'argent résoudrait le problème, mais le monde sans argent n'est qu'un fantôme hantant les livres des collectivistes auquel Kropotkine apporte sa contribution. L'idéal communiste anarchiste est supposé changer la donne. En émancipant le consommateur de la tutelle autoritaire de l'Etat, il lui rendrait la raison et le pousserait naturellement à n'acquérir que les biens dont il a besoin. Si Kropotkine cultive un parfait mépris pour les vices des institutions, il croit profondément en l'homme. La consommation deviendrait alors le seul critère. Ainsi, tous les besoins seraient satisfaits et la misère disparaîtrait. L'adaptation de la production à la consommation s'accomplirait par un processus simple et automatique. Ce système constitue le communisme de Kropotkine. Il a été presque unanimement considéré comme utopique, même par les anarchistes les plus éminents, mais il convient néanmoins de considérer que Kropotkine, esprit scientifique et conséquent, aura au moins eu le mérite de mettre un bémol à l'hymne au travail pour en réduire l'importance et poser la question de son utilité. Un travail n'a pas de valeur en soi. Il n'a de valeur que s'il est utile à quelqu'un. Un travail inutile est un gaspillage, une non-valeur.


CE  SYSTEME  CONSTITUE  LE  COMMUNISME  DE  KROPOTKINE.
Pour atteindre le but magnifique du communisme anarchiste, pour marcher avec l'Histoire vers plus de liberté, il faut propager son idéal, recruter, semer dans les consciences. Le progrès n'est pas de maintenir un consensus trompeur, un compromis boiteux, ce n'est pas se raidir dans la peur du lendemain, c'est avancer hardiment vers la liberté, aspiration des peuples, promesse de la Révolution. Le communisme anarchiste est inscrit dans le siècle. La préparation de la révolution n'est pas égale parmi les nations. Certaines, de tradition féodale, auront plus de difficultés pour secouer leurs chaînes. D'autres, mieux préparées, seront les avant-gardes et partiront les premières à l'assaut de l'oppression. De proche en proche, le moment venu, les révolutions allumeront leurs incendies de nations en nations. Quelques-uns seront étouffés, écrasés et noyés dans le sang. D'autres vacilleront, irrésolus, inconstants, ils résisteront ou seront prêts de succomber sous les bottes. Enfin, les plus forts, les plus nombreux renverseront toutes les défenses et triompheront de toutes les résistances. Ceux-là illumineront les obscurantismes alentours, apportant leurs braises aux feux éteints, ranimant les flammes et les cœurs hésitants. Parce que le peuple le veut, parce que l'Histoire l'a écrit sur le front des nations, l'anarchie embrasera le monde tout entier.

Kropotkine a la foi du charbonnier. Depuis que, comme Saül sur le chemin de Damas, il a reçu la révélation anarchiste à Saint-Imier, lors du Congrès de la Fédération jurassique, il ne cesse de proclamer la bonne parole : le peuple détruira l'Etat et bâtira la Société anarchiste dans la liberté, l'égalité et la justice.


LE  PEUPLE  DETRUIRA  L'ETAT 
ET  BATIRA  LA  SOCIETE  ANARCHISTE 
DANS  LA  LIBERTE,  L'EGALITE  ET  LA  JUSTICE.
L'unité fédérative anarchiste devrait être calquée sur la commune, non pas sur la commune contemporaine issue d'un processus électif manipulé et trompeur, mais sur les communes du moyen-âge qui s'étaient organisées spontanément, avaient contesté le pouvoir, lutté pour leurs droits et obtenu des concessions significatives. Lors de la Révolution aussi, la première Commune de Paris, surgie du peuple, avait joué un rôle de premier plan dans l'orientation progressiste de la Convention. La commune, le village, le quartier, sont des unités à taille humaine, où beaucoup de personnes se connaissent, se parlent et échangent leurs avis, où les préoccupations sont semblables. La cellule fédérative ne doit pas être trop petite pour éviter la dispersion et assurer un contact suffisant, ni trop grande pour permettre un débat où chacun peut intervenir et éviter les phénomènes de groupes. Dans cet environnement, le peuple peut se faire entendre comme il l'avait fait dans le passé, lorsque sa clameur était assez forte pour inspirer la crainte.

En partant de la commune, l'organisation de la Société par la méthode fédérative qui collationne échelon par échelon les décisions des assemblées, s'oppose résolument aussi bien aux conceptions marxistes que libérales. Ces derniers grands courants sociologiques semblent antinomiques mais, en réalité, ils concourent au même but : le renforcement perpétuel des pouvoirs de l'Etat, le premier au nom de l'appropriation collective, le second pour accroître son autorité car l'Etat a toujours été le meilleur auxiliaire des possédants. Confronté à cette dualité, Kropotkine y voit clairement une condamnation du marxisme. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si un socialiste utilise les mêmes procédés que les exploiteurs bourgeois, il ne pourra être qu'un oppresseur lui-même. Ce nouveau despotisme n'est pas un progrès mais une corruption nouvelle ajoutée au despotisme ancien.

L'incrustation des socialistes dans les gouvernements ne changera pas la nature du pouvoir mais contribuera à créer de nouveaux monopoles, sources d'abus et d'excès. L'Etat s'en trouvera affermi et le résultat final sera opposé au but proclamé. Lorsque les socialistes demandent de plus en plus de nationalisations, ils collaborent dans les faits au renforcement de l'Etat et ils rendent plus difficile et plus aléatoire la victoire de la révolution. Ils en reculent certainement le déclenchement. Plus les outils économiques sont contrôlés par l'Etat, plus ils deviennent des armes contre les travailleurs et le peuple.

Les anarchistes doivent combattre ces procédés contre-révolutionnaires et s'attacher à donner au peuple le contrôle des moyens de production. L'alternative est claire, ou bien l'ennemi de classe, l'Etat, s'empare de la richesse économique, accroît sa puissance et sa capacité de répression, ou bien les travailleurs prennent eux-mêmes possession des entreprises qui sont leurs outils de travail et ils deviennent des acteurs sociaux avec lesquels il faut compter.

Le problème des paysans se pose en termes différents. Les contraintes et le mode de vie à la campagne sont particuliers et les réticences du monde paysan à l'égard du changement sont bien connues. Mais Kropotkine regarde vers l'avenir. Il envisage la mécanisation prochaine et nécessaire de l'agriculture pour satisfaire aux besoins alimentaires des villes. Les usines fabriqueront les ustensiles et les machines agricoles. Petit à petit, les paysans abandonneront leur méfiance et, entraînés dans la solidarité par l'interdépendance de leurs propres intérêts avec ceux des travailleurs des villes, ils se joindront spontanément à la révolution.


KROPOTKINE  S'INDIGNE  DE  L'OBSCURITE
OU  L'HISTOIRE  A  MAINTENU  LE  PETIT  PEUPLE.
Les historiens se sont souvent attachés à relater les grands événements qui ont jalonné l'errance des hommes pendant des millénaires. Les luttes des puissants, le choc des ambitions, les ruses des religions pour la direction des esprits remplissent les pages de livres innombrables. Les cliquetis des armes des forts le disputent à l'intransigeance des philosophes. Et tout à côté, oublié, le peuple subit et souffre. Les chroniqueurs ne s'abaissent pas à relater l'épopée de la solidarité et de l'entraide. Cet héroïsme-là n'est pas assez chatoyant, pas assez spectaculaire pour charmer les imaginations, pour intéresser un public avide de hauts faits. Kropotkine s'indigne de l'obscurité où l'Histoire a maintenu le petit peuple, alors qu'au cours des siècles, il était présent pour soutenir les faibles, secourir les blessés, nourrir les affamés. Les hommes partagent avec les animaux l'aptitude remarquable de l'entraide. Ils se sont toujours naturellement portés au secours de leur semblable en danger pour le protéger, l'assister, l'aider à réparer ses forces et à repartir de l'avant. C'est précisément sur cette constante, sur cette solidarité jamais démentie que l'anarchie se base pour formuler ses propositions sociologiques. Aux relations antagonistes de dominants à dominés, l'anarchie répond par l'égalité des droits, par l'abolition des hiérarchies dont le symbole demeure l'Etat autoritaire. Il n'est pas de grand capitaine, pas de figure marquante, pas d'esprit profond qui n'ait en filigrane de ses exploits une multitude de petites gens obscurs, industrieux, courageux, travailleurs sans lesquels aucun d'eux n'aurait atteint la notoriété. Les livres retiennent l'écume du drame humain, alors que l'Histoire est poussée par la vague du peuple.
merci a dissidence.be

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19 juin 2009

SAPHO DANS LES FIGURES DE STYLE OU LES ANTONOMASES SAPHIQUES

Je sais ,c'est super long mais ce n'est que du bonheur...Alexis Piron ,que l'auteur du blog Bourgogne Libre a cité,au gré du web je l'ai retrouvé là : http://pagesperso-orange.fr/saphisme/s18/piron.html "le lesbianisme dans la littérature".
Premièrement bien condensé et puis imaginez comme certains pensent,C'est toujours bon.
ALLONS Y !


ET LESBIANISME CONVENTUEL CHEZ ALEXIS PIRON (1689-1773)

Son propre et court épitaphe en dit long sur les rêves d'honorabilité, les complexes d'infériorité ou les élans de fausse modestie et le caractère cynique d'Alexis Piron :

" ci-gît Piron, qui ne fut rien,
Pas même académicien ".

En effet, son Ode à Priape écrit dans sa jeunesse lui ferma à tout jamais l'espoir de porter l'habit vert. L'échec de Baudelaire qui rêva d'entrer à l'Académie française ne peut que de manière posthume consoler ce poète libertin du XVIIIe siècle !

Anne Dubois, fille du sculpteur Jean Dubois et seconde épouse d'Aimé Piron apothicaire poètereau bourguignon, accoucha à Dijon en 1689 d'Alexis Piron. Troisième fils d'Aimé Piron, Alexis fit des études de droit à Besançon. Sur son acte de mariage du 13 avril 1741 qui officialisa sa très longue relation avec Marie-Thérèse Quenaudon, veuve âgée de 53 ans, est inscrite la profession d'avocat en parlement. Vers l'âge de trente ans, Alexis Piron quitta néanmoins la robe et Dijon pour rejoindre la capitale et pour devenir secrétaire d'hommes influents qui lui accordèrent des pensions. Sa réputation littéraire toujours poursuivie par son 0de à Priape commença honorablement avec sa comédie en cinq actes La Métromanie (1738).

Grâce à cette pièce de théâtre, Alexis Piron emploie deux fois "Sapho" dans une figure de style ou de rhétorique : l'antonomase. D'abord, dans la préface de cette comédie, Alexis Piron nous renseigne sur le fait divers, comparable aux amours virtuels induits par le web, qui lui inspira La Métromanie :

Préface de La MÉTROMANIE (1738),

comédie de Alexis Piron (1689-1773)

(…)
Un homme d’esprit, de talent & de mérite, s’étoit diverti pendant deux ou trois ans au fond de la Bretagne, à nous donner le change, en publiant tous les mois dans les Mercures, des pièces fugitives en vers, sous le nom supposé d’une Mlle de Malcrais de la Vigne. La mascarade avoit parfaitement réussi. Ces pièces ingénieusement & joliment versifiées, en droit par conséquent de plaire déjà par elles-mêmes, ne perdoient rien, comme on peut croire, à se produire sous l’enveloppe d’un sexe dont la seule & charmante idée suffit pour disposer les cœurs et la complaisance, & les esprits à l’admiration. La Sapho supposée fit donc honneur & profit à ses Mercures. Elle triompha au point que la galanterie bientôt mit pour elle en jeu la plume de plus d’un bel esprit qui vit encore ; & qui, s’il écrivoit jamais son histoire amoureuse, nous souffleroit assurément cette anecdote. Ils rimèrent des fadeurs à Mlle de Malcrais. Elle, de riposter ; l’intrigue se noue ; les galans prennent feu de plus en plus ; tout alloit le mieux du monde au gré du public amusé ; & la comédie n’étoit pas pour finir sitôt, si notre poëte breton, ayant ri ce qu’il en vouloit, & désirant jouir de sa gloire à visage découvert, n’eût précipité le dénouement en venant mettre le masque bas à Paris. Il y perdit peu sous les yeux du public qui, désabusé par le sexe ; ne rabattit presque rien de ses éloges ; en cela plus sage & plus équitable que nos beaux esprits, chez qui la chose se passa bien différemment, lorsqu’en leurs cabinets, où peut-être ils étoient à polir encore un madrigal pour Mlle de Malcrais, on la leur vint annoncer. Grand cri de joie ! La plume tombe des mains ; les portes s’ouvrent à deux battans ; on vole au-devant de la Muse, les bras en l’air, que… d’ici l’on voit s’abaisser brusquement à l’aspect de M. Des F. M. (I). La politesse, après un court éclaircissement, eut beau les relever pour en venir à la froide accolade ; la barbe du poëte y piqua si fort, qu’on ne lui pardonna point. Il faut dire aussi la vérité : certaine espérance frustrée met de bien mauvaise humeur. On ne se souvint pas que M. Des F. M. eût seulement fait un bon vers en sa vie. Les talens et les éloges tombèrent avec le cotillon. Voilà, s’écrie ici Francaleu, dans la même situation que ce poëte aussitôt méconnu que démasqué :
Voilà de vos arrêts, Messieurs les gens de goût !
L’ouvrage est peu de chose ; & le nom seul fait tout.
(...)
(I) Desforges-Maillard.

[Œuvres complètes illustrées de Alexis Piron publiées avec introduction et index analytique par Pierre Dufay, A Paris chez François Guillot, 7, Rue Perronet, 7 - MCMXXVIII (tome III, pages 40-41].

Alexis Piron utilise une deuxième fois "Sapho" dans l'antonomase du génie poétique féminin. Dans la fin de la scène VIII de l'acte II de la comédie La Métromanie, le poëte Damis et son valet Mondor dialoguent. Le premier avoue être épris d'une "Sapho", jeune femme bretonne qu'il n'a jamais rencontré avec laquelle il échange des poésies publiées dans le Mercure. Son valet Mondor l'accuse de folie !

LA MÉTROMANIE, comédie

Acte II scène VIII

(...)

MONDOR.

Bon ! Ne voilà-t-il pas encore un quiproquo.
De qui parlez-vous donc, Monsieur ?

DAMIS.

D'une Sapho.
D'un prodige, qui doit, aidé de mes lumières,
Effacer, quelque jour, l'illustre Deshoulières ;
D'une fille à laquelle est uni mon destin.

MONDOR.

Où diantre est cette fille ?

DAMIS.

A Quimper-Corentin.

MONDOR.

A Quimp...

DAMIS.

Oh, ce n'est pas un bonheur en idée,
Celui-ci ! L'espérance est saine et bien fondée.
La Bretonne adorable a pris goût à mes vers.
Douze fois l'an, sa plume en instruit l'Univers.
Elle a, douze fois l'an, réponse à la nôtre ;
Et nous nous encensons tous les mois l'un & l'autre.

MONDOR.

Où vous êtes-vous vus ?

DAMIS.

Nulle part. A quoi bon ?

MONDOR.

Et vous l'épouseriez !

DAMIS.

Sans doute. Pourquoi non ?

MONDOR.

Et si c'étoit un monstre ?

DAMIS.

Oh ! tais-toi ! Tu m'excèdes.
Les personnes d'esprit sont-elles jamais laides ?

MONDOR.

Oui ; mais répondra-t-elle à votre folle ardeur ?

DAMIS.

Je suis assez instruit par notre ambassadeur.

MONDOR.

Et quel est l'intrigant d'une telle aventure ?

DAMIS.

Le Messager des Dieux. Lui-même. Le Mercure.

MONDOR.

Oh, oh! bel entrepôt vraiment, pour coqueter !

MONDOR lit.

SONNET DE Mademoiselle Mériadec de Kersic de Quimper en Bretagne, à Monsieur Cinq Étoiles....

DAMIS.

Ton esprit aisément perce à travers ces voiles ;
Et voit bien que c'est moi qui suis les cinq Étoiles.
Oui ! Qu'à jamais pour toi, belle Mériadec,
Pégase soit rétif, & l'Hippocrène à sec ;
Si ma lyre, de myrte & de palmes ornée,
Ne consacre les nœuds d'un si rare hyménée !

MONDOR.

Je respecte, Monsieur, un si noble transport.
Qui vous chicaneroit, franchement auroit tort.
Mais prenez un conseil. Votre esprit s'exténue.
A se forger les traits d'une femme inconnue.
Peignez-vous celle-ci sous quelque objet présent.
Lucile, a par exemple, un visage amusant...

DAMIS.

J'entends.

MONDOR.

Suivez, lorgnez, obsédez sa personne.
Croyez voir & voyez en elle la Bretonne...

DAMIS.

C'est bien dit. Cette idée, échauffant les esprits,
N'en portera que plus de feu dans mes écrits.
Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante.

MONDOR.

Molière, avec raison, consultoit sa servante.

DAMIS.

On se peint, dans l'objet présent & plein d'appas,
L'objet qu'on idolâtre & que l'on ne voit pas.
Aussi bien, transporté du bonheur de ma flamme,
Déjà, dans mon cerveau, roule un épithalame,
Que, devant qu'il soit peu, je prétends mettre au net,
Et donner au Mercure, en paiement du sonnet.
Muse, évertuons-nous ! Ayons les yeux, sans cesse,
Sur l'astre qui fait naître en ces lieux la tendresse !
Cherche, en le contemplant, matière en tes crayons ;
Et que ton feu divin s'allume à ses rayons !
Que cette solitude est paisible & touchante !
J'y veux relire encor le sonnet qu m'enchante.
(Il va s'asseoir à l'écart.)

MONDOR seul.

Quelle tête ! Il faut bien le prendre comme il est.
Voyons ce qui naîtra de ce jeu qui lui plaît.
L'assiduité peut, Lucile étant jolie,
Lui faire de Quimper abjurer la folie.

[Œuvres complètes illustrées de Alexis Piron publiées avec introduction et index analytique par Pierre Dufay, A Paris chez François Guillot, 7, Rue Perronet, 7 - MCMXXVIII (tome III, page 106 à 110)]


Alexis Piron est particulièrement connu également pour ses "œuvres badines".

Dans un conte en vers Le Chapelier, Piron use d’une périphrase au caractère divin et à l’antonomase saphique pour nommer le pénis : « petit dieu dédaigné des Saphos ».

Les fantasmes couventuels des littérateurs s'appliquent à la "religion" saphique : l'exploration de l'anatomie féminine est un jeu de découverte et d'initiation que nous retrouverons moultes fois. Dans le poème "L'Ave Maria", Piron projette ses propres fantasmes ou angoisses péniens sur la dimension du clitoris. (Je crains que les femmes participent à développer une angoisse masculine et accentuent trop inconsciemment "ces jeux de performance") . Les nonettes Sophie et Constance du poème pironien L'Avé Maria mesurent "le chef d'œuvre des cieux"...

L'AVE MARIA

Dans un couvent, deux nonettes gentilles,
Mais dont l'esprit simple, doux, innocent,
Ne connaissait que le tour et les grilles,
Tenaient un jour propos intéressant
De confidence et d'amitié fort tendre.
Notez qu'aucun ne pouvait les entendre.
L'huit clos était. Fillettes de jaser,
De s'appeler et " ma chère " et " ma bonne "
De se donner saintement un baiser,
D'y revenir, sans qu'aucune soupçonne
Que le malin les induit à ce jeu.
Jésus ! ma sœur, dit la jeune Sophie,
Qu'on voit en vous les merveilles de Dieu !
Quelle beauté ! vous êtes accomplie.
Voyez ce sein ! le globe en est parfait .
Que ce bouton de rose là me plaît !
J'y vois la main de la Toute-Puissance.
- Et vous, mon cœur, reprend la sœur Constance,
Peut-on vous voir et ne pas l'adorer ?
Tout est parfait ; tout en vous m'édifie. "
Lors, le pieux examen sur Sophie
Va son chemin ; on admire ceci,
Et puis cela, tant que par aventure,
En certain que la folle nature
Fit à plaisir, l'examen vint aussi.
Pieux élan, obligeamment mystique,
Naît aussitôt de cet objet charmant !
" Ma chère sœur, l'agréable portique !
Le beau dessin ; qu'il est simple et piquant !
- Chez vous, ma sœur lui réplique Sophie,
Mêmes appas, mon âme en est ravie ;
Rien de si beau dit ne s'offrit à mes yeux.
Vous allez rire, il me prend une envie :
C'est de savoir qui de nous deux
A plus petit ce chef d'œuvre des cieux.
- C'est vous ma sœur. - Non ma sœur, je vous jure,
C'est vous. - Eh bien ! prenons en la mesure,
Notre rosaire est tout propre à cela.
On y procède. " Eh ! bien, dit Sophie,
Qui l'aurait cru ? Vous l'avez, chère amie,
Plus grand que moi d'un AVE MARIA ! "

[Œuvres complètes illustrées de Alexis Piron publiées avec introduction et index analytique par Pierre Dufay, A Paris chez François Guillot, 7, Rue Perronet, 7 - MCMXXVIII (tome X, page 168)]

LE CHAPELIER, conte

En Avignon était un chapelier
Des mieux tournés, et plus beau cavalier
Qu’on ne peint le dieu de la guerre ;
En le voyant, femme ne tardait guère
A s’éprendre de si beau lien.
Une comtesse en devint amoureuse ;
Elle souhaita d’être heureuse,
Ce qui lui fit employer ce moyen :
Elle envoya chercher Montagne,
Sous mine de faire un chapeau
A son mari, le comte d’Oripeau,
Qui pour lors était en campagne.
L’Adonis n’était pas si novice en ce point
Qu’il ne jugeât fort bien que l’aventure
Simplement n’aboutirai point
A prendre d’un chapeau la burlesque mesure ;
Aussi dès qu’il eut vu parler
Les yeux mourants de la comtesse,
Il crut qu’au fait il pouvait droit aller,
Sans blesser sa délicatesse.
Par quoi, tirant du bosquet de Paphos
Ce petit dieu dédaigné des Saphos,
Il l’offre aux regards de la belle.
Le compagnon lui plut si fort
Qu’elle voulut en orner sa chapelle.
La galante n’avait pas tort :
Le compagnon était de taille énorme,
Foula comme il faut le castor :
La comtesse fournit la coiffe avec la forme,
Moyennant quoi, le mari fut coiffé
D’un castor fort bien étoffé.
« Quoi ! c’est là tout le stratagème ?
Dit un valet, voyant le drôle à l’atelier.
Ma foi, sans être chapelier,
J’aurai coiffé Monsieur de même. »

[Œuvres complètes illustrées de Alexis Piron publiées avec introduction et index analytique par Pierre Dufay, A Paris chez François Guillot, 7, Rue Perronet, 7 - MCMXXVIII (tome X, page 168)]

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11 juin 2009

JULES VALLES

valles

Jules Vallès

Le 11 juin 1832, naissance de Jules VALLES au Puy-en-Velay (Haute Loire).
Journaliste, membre de la Commune, propagandiste libertaire et écrivain.
Très tôt révolté, il prend part à l'agitation révolutionnaire de 1848 à Nantes (où il est renvoyé du lycée) puis il se rend à Paris. En décembre 1851, il essaie de s'opposer au coup d'Etat en tentant de soulever le peuple. De retour à Nantes, son père (qui ne partage pas ses idées) le fait interner dans un asile. Il n'en sera libéré que trois mois plus tard, suite aux efforts d'Arnould et Ranc. A Paris, il se passionne pour les idées de Proudhon, mais à la suite d'une conspiration contre l'Empereur, il subit une peine de prison durant l'été 1853. Après divers métiers il devient journaliste, et publie ses premiers textes. Le 1er juin 1867, il lance l'hebdomadaire "La Rue" qui s'entoure de plumes et d'artistes célèbres, de Zola à Courbet. Mais après 6 mois de parution, le journal est interdit. Vallès subit, fin 1868, un nouvel emprisonnement à cause d'un article. De 1869 à 1871, il lancera successivement plusieurs titres de presse "Le Peuple", "Le Réfractaire", "La Rue" et à partir du 22 février 1871 "Le Cri du peuple" qui devient le journal de la Commune.
Cosignataire, en janvier 1871, de "L'affiche rouge" (appel à l'insurrection), c'est tout naturellement qu'il devient, le 26 mars 1871, membre de la Commune. Partisan de la minorité, il s'opposera au Comité de Salut Public. Il combat sur les barricades durant la "Semaine sanglante" puis parvient à se réfugier en Angleterre. Condamné à mort, il ne rentre à Paris qu'à l'amnistie de 1880, il y publie à nouveau, en 1883 (aidé par sa fidèle collaboratrice Séverine), "Le Cri du peuple", où s'y s'expriment blanquistes, guesdistes et libertaires. Entre temps, ses romans autobiographiques "L'enfant", "Le bachelier" et "L'insurgé", ont été édité sous pseudonyme. Un dernier roman "Les blouses", sortira avant sa mort qui survient, après une maladie, le 14 février 1885, (un mois après l'attaque du journal par deux soudards de la police).
Son enterrement rassemblera des dizaines de milliers de personnes, et donnera lieu à des affrontements.

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25 février 2009

HISTOIRE : La CAGOULE

DORMOY


Anciens de l'Action française, qu'ils jugent trop timorée, ces militants d'extrême droite tentent de renverser le Front populaire de Léon Blum pour instaurer un régime fasciste. Avec des moyens considérables et une stratégie rocambolesque.

Repérages, filatures : « ils » ont bien préparé leur coup. La cible ce 9 juin 1937 vers 19 heures près de Bagnoles-de-l'Orne, en Normandie ? Deux antifascistes italiens réfugiés en France : les frères Rosselli. Sabatino est inoffensif, mais son aîné Carlo, 38 ans, l'un des chefs du PS transalpin en exil, a, lui, le malheur d'avoir contrarié à plusieurs reprises le comte Ciano, gendre de Mussolini et ministre italien des Affaires étrangères. Pareille impudence vaut condamnation à mort. La sentence vient de Rome, mais les exécuteurs des basses oeuvres fascistes, eux, seront français. Les tueurs appartiennent en effet au Comité secret d'action révolutionnaire, le CSAR. Implantée en région parisienne, à Nice et à Clermont-Ferrand, cette société conspirative, liée aux services secrets de Franco et de Mussolini, possède des relais dans le Sud-Ouest et en Alsace.

Par sa violence, l'assassinat des frères Rosselli tend à ranger le CSAR dans la catégorie des groupements à caractère purement terroriste. En fait, l'organisation a tué, ce 9 juin, uniquement dans le but d'obtenir, des services secrets italiens amis, une centaine de pistolets-mitrailleurs Beretta, armes automatiques dont même l'armée française ne possède pas l'équivalent ! C'est qu'elle nourrit un vaste projet insurrectionnel débouchant sur le renversement de la République et son remplacement par un régime de type fasciste.

Bientôt connu sous le sobriquet de Cagoule que va lui accoler son ennemie intime l'Action française, le CSAR est précisément issu du courant monarchiste maurrassien. Lutte fratricide : fin 1935, cent cinquante membres de la XVIIe équipe des Camelots du Roi, le bras armé de l'Action française, scissionnent. Conduits par Jean Filliol - celui qui exécutera les frères Rosselli - et par Eugène Deloncle, un polytechnicien ingénieur maritime multidécoré de la Grande Guerre et administrateur d'une dizaine de sociétés industrielles, ces militants du quartier parisien chic de la Muette prennent le large, déçus par le manque (très relatif !) d'agressivité des fidèles de Charles Maurras. Ils s'emploient dès lors à consolider une panoplie de structures gigognes légales.

Le Parti révolutionnaire national et social (PNRS) d'abord. Puis, avec le soutien d'un ancien as de 1914-1918, le général Edmond Duseigneur, alias Dudu, et du duc Joseph Pozzo di Borgo, l'Union des comités d'action défensive. Laquelle UCAD chapeaute le Centre d'information et de coopération, le Cercle d'études nationales et le Comité de rassemblement antisoviétique. Dans le même temps, des liens personnels étroits sont noués avec deux groupes activistes clandestins, l'Union des enfants d'Auvergne de François Méténier, influente parmi les ingénieurs et le personnel d'encadrement des usines Michelin de Clermont-Ferrand, et les Chevaliers du Glaive de Joseph Darnand, héros de la Grande Guerre et patron d'une entreprise de déménagement à Nice.

Dans l'ombre, le CSAR, aussi appelé OSARN (Organisation secrète d'action nationale révolutionnaire), constitue le centre de gravité de cette galaxie nationaliste radicale. Deloncle, son frère Henri, alias Grosset, et son bras droit Jacques Corrèze, alias la Bûche, décorateur de profession, se réservent la stratégie politique et la planification, le « 1er bureau », Filliol se réservant les basses oeuvres, son domaine. Aristide Corre, alias Dagorre, un jeune homme sans profession, dirige le « 2e bureau » (archives). Georges Cachier, lieutenant-colonel de réserve et administrateur d'usine, commande le « 3e bureau » (opérations, instruction des recrues). Ingénieur des pétroles, Jean Moreau, dit « de la Meuse », préside aux destinées du « 4e bureau » (matériel, transport et ravitaillement). Un service de renseignements dirigé par le docteur Henri Martin, alias le Bib, personnage indépendant qui fiche tout le monde mais n'obéit qu'à ce qu'il croit juste, complète le dispositif. Autant dire que le CSAR se structure tout en collectant des fonds abondants dans un milieu patronal souvent effarouché par la vague de grèves qui a accompagné l'accession au pouvoir du Front populaire.

Dans la mesure où ils visent les élites politiques et sociales, Deloncle (nom de code, Marie) et ses amis cherchent à recruter dans le milieu des gens éduqués, anciens combattants et/ou officiers de réserve, voire d'active, inquiets de la « décadence nationale ». Braconnant sur les terres de l'Action française et des Croix-de-Feu, le mouvement conservateur du colonel de La Rocque, ils y parviennent assez bien. A l'automne 1937, au faîte de sa puissance, la Cagoule compte en effet un peu plus de 3 000 « abonnés » - c'est le terme en vigueur - à Paris et dans la proche banlieue. Et 6 000 peut-être pour toute la France. La « cellule légère » groupe de 7 à 12 membres ; la « cellule lourde », de 12 à 16. Trois cellules forment une unité, et ainsi de suite jusqu'à l'échelon de la « division » dont l'effectif théorique, jamais atteint, est de 2 000 membres.

Des dizaines de dépôts souterrains abritent les stocks de l'organisation. Ces armes de guerre sont françaises, italiennes et même allemandes, d'où l'hypothèse, jamais prouvée, de liens directs avec les nazis. Premier en Europe à faire usage du plastic contre des avions destinés à l'Espagne républicaine, le CSAR possède en tout cas ses explosifs ; ses stylomines à mélange aveuglant ; ses uniformes (vestes de cuir, culottes de cheval, casques de l'armée). Et même ses cachots secrets avec poteaux d'exécution qui, comme les armes bactériologiques, des bacilles botuliques, ne serviront heureusement pas, la seule tentative d'empoisonnement connue débouchant sur un échec.

Des rites initiatiques théâtraux sont réservés aux impétrants. A Nice, l'apprenti cagoulard se retrouve face à une table recouverte d'un drapeau où trônent un glaive et des flambeaux. Le « Grand Maître » qui l'accueille visage masqué est revêtu d'une toge rouge. Ses assesseurs sont en noir. Le mimétisme avec la franc-maçonnerie, qu'on pourfend par ailleurs comme ennemie mortelle de la France, vire à la caricature. A Paris, le futur « abonné » est reçu soit dans un appartement privé, soit quelquefois dans une cave. Face à lui, un drapeau tricolore. Levant le bras droit, l'homme (les femmes sont rares dans ce milieu très « macho ») doit prêter serment de fidélité, d'obéissance et surtout de discrétion Ad majorem Galliæ gloriam (« pour la plus grande gloire de la France »), pastiche de la devise des jésuites Ad majorem Dei gloriam... toujours cette manie d'imiter.

Assimilée à un acte de trahison, la moindre confidence malheureuse, explique-t-on, sera punie de mort. Une chape de terreur cimente en quelque sorte l'organisation. Ainsi pourra-t-elle fonctionner plus d'un an avant d'être percée à jour. Pour indélicatesse probablement financière envers le CSAR, deux cagoulards impliqués dans ses achats d'armes, Léon Jean-Baptiste, de Paris, et Maurice Juif, de Nice, vont être assassinés au revolver et au poignard, le premier en octobre 1936, le second en février 1937.

Impressionné par tant d'efficacité, le maréchal Louis Franchet d'Esperey a pris les cagoulards sous son aile. Eminente figure militaire, cet officier à la retraite a commandé les armées françaises d'Orient pendant la Grande Guerre. Nationaliste, il rêve d'un retour aux valeurs traditionnelles et le dit en frappant le sol de sa canne : « Pour la France, messieurs. » Comme les Italiens, Franchet a exigé du CSAR une preuve tangible de son sérieux. Et Deloncle s'est empressé de lui fournir ce gage en la personne de Dimitri Navachine, un économiste russe exilé proche des Soviétiques. Le 24 janvier 1937, on retrouve son cadavre dans une avenue de Paris. Filliol, toujours lui, a abattu le malheureux de plusieurs balles avant de l'achever avec sa baïonnette.

Convaincu, Franchet ne jure plus que par ses amis cagoulards. Il met le chef du CSAR en contact avec le commandant Georges Loustaunau-Lacau. Directeur de cabinet de Philippe Pétain au Conseil supérieur de la Défense nationale, ce Béarnais patriote dans l'âme a mis sur pied des réseaux anticommunistes non officiels au sein de l'armée. Triste ironie pour ces deux futurs résistants (réseaux Alliance et Gilbert) : Loustaunau-Lacau, comme son ami le commandant Georges Groussard, voit dans le vainqueur de Verdun le rempart suprême contre toute capitulation devant l'Allemagne ! De là à se servir de ses groupes, baptisés Corvignolles - du nom de la famille de l'illustre Vauban -, pour pousser son chef vers le pouvoir, il n'y a qu'un pas. Vite franchi.

L'entrevue Deloncle-Loustaunau se passe bien parce que les deux hommes s'apprécient au plan individuel. Mais mal puisque l'officier n'entend dévier en aucun cas de ses objectifs « nationaux » pour se joindre à la conspiration cagoularde :

« Deloncle, jamais nous ne participerons à quoi que ce soit qui puisse favoriser l'Allemagne.

- Alors, échangeons au moins nos renseignements sur le communisme. »

C'est dit. Avant de quitter son homologue des réseaux Corvignolles, le chef du CSAR lâche tout de même sa menace favorite :

« Nous sommes méchants.

- Oh ! mon cher, nous n'avons pas peur », réplique Loustaunau, irrité que Deloncle se soit vanté de pénétrer le milieu militaire, son fief.

L'officier a-t-il saisi le côté paranoïaque de son interlocuteur, rigoureux dans la dérive intellectuelle comme peuvent l'être certains polytechniciens victimes de l'esprit de système ? On peut le penser car leur coopération n'ira guère plus loin. Par une inversion saisissante, Deloncle continue en effet à calquer sa vision du monde sur celle qu'intoxiqué par ses lectures d'extrême droite il attribue à la franc-maçonnerie.

Bien après, le 25 septembre 1941, il s'en expliquera dans le journal collaborationniste La Gerbe. Le CSAR ? Rien d'autre qu'« une franc-maçonnerie retournée au service de la nation » se présentant sous « la forme de sociétés secrètes convenablement morcelées, séparées les unes des autres et s'ignorant les unes les autres ». Quant à ses membres : « Le recrutement était analogue à celle des anciens Illuminés (lire page 44) : soin extrême dans le choix des recrues, désignation de parrains notables qui viennent donner confiance à l'apprenti militant. Avec ces militants, un quasi-contrat est signé : en échange de leur fidélité et de leur zèle, ils reçoivent une garantie de protection. Les traîtres seront impitoyablement châtiés. »

Autrement dit, on fait comme on croit que les autres font, mais contre eux. De même pour les communistes : alors qu'ils ont pris, poussés par Moscou, le virage du Front populaire, les militants du PCF sont suspectés de préparer à court terme un coup d'Etat, style révolution d'Octobre. Inversion toujours : pour s'opposer à un complot marxiste-léniniste qui n'existe alors pas, la Cagoule en monte un, « préventif ».

Première étape le 11 septembre 1937 vers 22 h 15 dans le quartier de l'Etoile : deux bombes explosent au 45, rue Boissière, siège de la puissante Union des industries métallurgiques, et au 4, rue de Presbourg, siège de la Confédération générale du patronat français - le Medef de l'époque -, tuant deux policiers en faction. Beaucoup attribuent le double attentat au PCF. Or il est l'oeuvre de quatre cagoulards : Maurice Duclos pour la fourniture des explosifs ; Méténier en chef des opérations ; Locuty, un ingénieur clermontois, et Macon en poseurs de bombes. Contrairement aux calculs du CSAR, l'affaire ne débouche toutefois pas sur un coup de filet en milieu communiste...

Seconde étape dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937. Ce soir-là, tandis que les « abonnés » parisiens gagnent leurs lieux de rendez-vous, commencent même à se distribuer des armes, Deloncle tente de persuader les autorités militaires qu'un putsch stalinien serait imminent. Il s'est procuré le plan secret des « rouges » : dès 2 h 30, 18 000 communistes entreront en action. Ils assassineront pêle-mêle les membres du gouvernement du Front populaire et les chefs de la droite ; prendront 400 otages ; investiront la radio, les centraux téléphoniques. Une véritable Saint-Barthélemy en préparation. Prenons les devants, frappons les premiers : je mets mon organisation au service de la cause nationale, explique-t-il en substance.

Prisonnier de sa vision fantasmatique d'un PCF fonctionnant sur le modèle exact du CSAR, à moins qu'il ne bluffe carrément dans l'espoir de pousser des milieux militaires au coup d'Etat, « Marie » vient de se prendre les pieds dans sa propre cagoule. Car, bien entendu, les officiers supérieurs contactés ne bougeront pas d'un pouce. Les communistes et leur appareil clandestin non plus : calme plat, RAS.

Cette nuit-là, tandis que les illusions cagoulardes achèvent de se dissiper, le torchon brûle entre Filliol et Deloncle, le premier reprochant au second de ne pas oser le putsch envers et contre tous, militaires inclus : « Tu es toujours le même, timoré dans l'action. Tu attendras qu'on vienne t'égorger chez toi ! C'est le moment ou jamais de déclencher l'affaire... »

Le CSAR a jeté le masque, mais pour rien ! Ses chances avoisinent désormais le zéro absolu. La Sûreté nationale, qui enquêtait déjà sur ses divers crimes, va voir les renseignements affluer. Dès le matin du 16, les perquisitions commencent, les premiers dépôts clandestins sont découverts. En raison du cloisonnement de l'organisation et, peut-être, d'une retenue délibérée des autorités peu soucieuses de porter le fer trop loin, la répression n'aura rien d'une rafle : 120 cagoulards sous les verrous seulement, la plupart parisiens, pour plusieurs milliers de commissions rogatoires lancées...

Onze années passent, dont cinq de guerre mondiale qui interrompent l'instruction. Mais en octobre 1948, le procès de la Cagoule devant les Assises de la Seine devient l'occasion de faire le point sur l'itinéraire de ses anciens chefs. Quarante-neuf inculpés sont présents, douze sont morts. A l'image de Raphaël Alibert, ministre de la Justice, de Joseph Darnand, qui dirigea la Milice, et de Méténier, beaucoup des ex-« abonnés » ont adhéré d'emblée au régime de Vichy. Quelques-uns s'en sont détachés pour se rapprocher de la Résistance, comme Gabriel Jeantet, déporté, le docteur Martin, interné par les autorités pétainistes, et surtout Paul Dungler, héros de la Résistance alsacienne.

Filliol, qui a échappé à toutes les arrestations, et Deloncle, libéré et mobilisé comme officier de réserve en 1940, se vautreront, eux, dans la collaboration, le chef suprême du CSAR étant assassiné le 7 janvier 1944 par ses protecteurs nazis, las de ses initiatives intempestives.

Rescapé du même attentat allemand, Jacques Corrèze va, lui, être « repêché » après sa sortie de prison en 1950 par Eugène Schueller, le patron de L'Oréal. Un fait qui, dévoilé au début des années 1990, fera scandale. A l'inverse, Maurice Duclos, l'un des premiers compagnons du général de Gaulle dès 1940, va se couvrir de gloire au sein de la France libre sous le nom de « Saint-Jacques ». Acquitté, il se retirera en Argentine pour y élever des lapins.

Membre du comité éditorial d'Historia, Rémi Kauffer a récemment collaboré à l'ouvrage collectif Histoire secrète de la Ve République (La Découverte).

La symbolique

Certains groupuscules ralliés au CSAR (Comité secret d'action révolutionnaire), comme les Chevaliers du Glaive à Nice, utilisent la symbolique et le costume du Ku Klux Klan (dont la cagoule) lors de la cérémonie d'initiation du futur membre, ce qui vaudra à l'organisation secrète terroriste, d'être surnommée la Cagoule par les monarchistes. Le mouvement calque sa structure sur celle de l'armée : cellule, unité, bataillon, régiment, brigade, division. Le secret et le cloisonnement sont la règle.

Le procès

Pour cause de guerre mondiale, 49 des 120 cagoulards arrêtés en 1937 ne comparaissent devant les Assises de la Seine qu'en octobre 1948.

Sources Historia

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